Les premiers bébés génétiquement modifiés
dimanche 13 mai 2001
Les premiers bébés génétiquement modifiés, nés de mères ayant subi de tous
nouveaux traitements contre la stérilité, ont vu le jour dans un hôpital du New
Jersey. L'Institut de science et de médecine de reproduction du centre médical
de St Barnabas de Ouest Orange a mis au point un nouveau traitement qui a
conduit à la naissance de 15 bébés en bonne santé, dont les plus âgés fêteront
leurs quatre ans le mois prochain. L'Institut est le premier à avoir utilisé une
technique de transfert qui revient à relier génétiquement un bébé à deux mères
différentes.
L'opération a fait l'objet d'une publication dans « Human Reproduction » de
mars 2001 (http://www.tregouet.org)
Elle consiste à prélever un ovule d'une femme stérile, un ovule d'une femme
donneuse et du sperme du partenaire de la femme stérile. A l'aide d'une aiguille
microscopique, les médecins prélèvent ensuite une partie du contenu de l'ovule
de la femme donneuse - le cytoplasme - qu'ils injectent dans l'ovule de la mère
stérile en plus du sperme du père afin de le féconder. Cette technique, qui
permet à des femmes ayant des ovules défectueux de devenir mère, peut avoir des
conséquences pour le bébé en matière génétique. Il a ainsi été constaté que deux
des 15 bébés nés à West Orange possédaient des caractéristiques génétiques de la
mère donneuse, de la mère stérile et du père. Cette technique provoque de vives
réactions dans le monde médical qui s'interroge sur les conséquences éthiques de
ces expériences. La Grande-Bretagne a d'ailleurs décidé d'interdire cette
technique qu'elle considère comme contraire à l'éthique.(voir article de la BBC
(http://news.bbc.co.uk
1312708.stm.
)
Même si les auteurs de cette expérience affirment ne pas avoir créé de bébés
génétiquement modifiés, et si tout amalgame avec le clonage humain doit être
évité, ces expériences suscitent de nombreuses interrogations. En premier lieu,
le directeur scientifique de l'Institut américain de médecine reproductive de
St-Barnabas, dans le New Jersey, a affirmé qu'il n'avait pas créé de bébés
génétiquement modifiés. Pourtant, dans le propre résumé de son article, publié
dans la revue "Human Reproduction", le chercheur est le premier à parler de
clonage : "ceci, écrit-il en conclusion de sa présentation, est le premier cas
de modification génétique de la lignée germinale résultant en des enfants sains
et normaux".
Certes, les généticiens n'ont pas touché au noyau de cette cellule dont on
sait qu'il est nécessaire pour "reprogrammer" un ovule et obtenir un nouvel
individu et qui reste considéré comme tabou par la communauté scientifique. Mais
en procédant à ce transfert d'ovocytes, ils ont aussi transféré chez les femmes
stériles des mitochondries provenant des donneuses. Les mitochondries
fournissent l'énergie nécessaire aux cellules. Comme le noyau de la cellule,
elles contiennent des gènes, et les enfants nés des "manipulations" américaines
se trouvent désormais porteurs de gènes provenant à la fois des "receveuses" et
des "donneuses". La réalité de cette "transplantation" a été confirmée par des
analyses d'empreintes digitales effectuées sur deux des nouveaux-nés ayant
bénéficié de cette méthode.
Pour mieux comprendre ce transfert de gènes, il faut détailler cette
technique. Elle consiste à « rajeunir » l'ovule d'une femme infertile en lui
greffant un échantillon d'ovule donné par une femme ayant eu, elle, une
nombreuse descendance. Cet ovule « rafraîchi » sera ensuite fécondé in vitro par
un spermatozoïde et transféré in utero selon les protocoles usuels. L'ovule,
comme toute cellule, contient une gelée nommée cytoplasme. Celle-ci héberge le
noyau contenant l'ADN « nucléaire » dont les quelque trente mille gènes
constituent le fameux génome humain. Mais le cytoplasme contient aussi des
milliers de formations minuscules, les mitochondries, qui produisent l'énergie
dont la cellule a besoin pour fonctionner. Ces mitochondries contiennent
également de l'ADN, support de quelques dizaines de gènes dédiés à la production
de cette énergie vitale. C'est bien là que réside le problème : lorsqu'on
"infuse" du cytoplasme « donneur » dans un ovule « receveur » - à hauteur de 15 % ,
on y injecte également de l'ADN mitochondrial.
L'embryon qui résulte de cet ovule manipulé contient donc deux types d'ADN
mitochondrial : celui de la mère et celui d'une autre femme, quoiqu'en bien
moindre quantité. Cet ADN « étranger » sera présent dans toutes les cellules de
l'enfant, et transmis à sa descendance. Cette technique introduit donc bien dans
le capital génétique de l'enfant à naître, une petite quantité d'ADN étranger au
couple. L'idée d'utiliser les mitochondries pour remédier à des problèmes de
stérilité n'est pas vraiment nouvelle. Mais jusqu'à présent, les scientifiques
s'étaient abstenus. Car s'ils savent encore peu de choses des fonctions de ces
structures, présentes par milliers dans chaque cellule, ils savent en tout cas
qu'elles se transmettent de génération en génération. Le centre médical de St
Barnabas se défend de toute manipulation génétique en expliquant que l'ADN (le
patrimoine génétique) des mitochondries est identique d'un individu à l'autre, à
l'exception d'une petite zone appelée "région hypervariable" qui n'a pas, selon
lui, de fonction connue. Mais toute la question réside précisément dans cette
ignorance scientifique actuelle des éventuelles fonctions de cette région
hypervariable. En effet, personne ne peut aujourd'hui affirmer qu'une équipe de
chercheurs ne découvrira pas un jour que cette zone, aujourd'hui réputée
inutile, joue au contraire un rôle capital.
Pour sa défense, Le centre médical de St Barnabas rappelle qu'il pratique,
depuis plusieurs années, cette technique « maison » qui s'est soldée par la
naissance d'une quinzaine d'enfants possédant, dans leurs cellules, des éléments
génétiques de trois personnes : leur père, leur mère... et une autre femme. Une
« triangularité » qu'ils transmettront à leurs enfants. Le 20 avril, la revue
américain "Science", commentant cette étude, s'est montrée très sévère et a
souligné que la perduration de telles pratiques illustrait de manière
regrettable l'absence d'un cadre législatif protecteur aux Etats Unis (
http://www.sciencemag.org)
Certes, la communauté scientifique admet qu'il n'y a pas, dans l'utilisation
de cette technique, de volonté de manipuler le patrimoine génétique, et souligne
que l'introduction d'ADN étranger est simplement la conséquence d'une
manipulation de l'ovule. Les spécialistes remarquent également que l'essentiel
des caractères héréditaires propres à l'individu est contenu dans l'ADN du noyau
qui, lui, n'est pas modifié par cette manipulation. Mais ces expériences posent
indubitablement de graves questions. Il faut en effet savoir que les altérations
de l'ADN mitochondrial sont les sources les plus fréquentes de maladies
génétiques, parfois très graves. Elles jouent également un rôle important dans
le vieillissement. Le danger d'injecter des mitochondries altérées est donc
réel. En outre, si ce risque ne survient pas, cette technique pourrait provoquer
d'autres types de mutations de l'embryon car la disposition spatiale des
mitochondries dans l'ovule joue un rôle dans les premières heures suivant la
fécondation.
Ces risques réels "de provoquer par transfert de cytoplasmes des événements
imprévisibles et complexes », ont été rappelés par le biologiste James Cummins
dans "Human reproduction update", de mars 2001 (http://www3.oup.co.uk/
humupd/hdb)
qui exprime, comme la revue "Science", sa vive inquiétude face aux nombreuses
inconnues que soulève, à terme, cette technique.
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Bien sur, dans un domaine aussi sensible et passionnel que la lutte contre la
stérilité, et face à la détresse de certains couples, on peut comprendre que
certains chercheurs mettent tout en oeuvre pour rendre possible la procréation
tant souhaitée. En outre, ces chercheurs n'ont jamais eu l'intention de modifier
le patrimoine génétique des bébés ainsi conçus et cette modification peut
sembler aujourd'hui très limitée et "acceptable", compte tenu du bénéfice
thérapeutique obtenu. Mais qu'en sera-t-il demain ? Que se passera t-il dans 5
ans, dans 10 ans, si ces bébés développent de graves maladies génétiques ? En
médecine, l'objectif, fut-il le plus louable, ne peut jamais justifier tous les
moyens et dans ce cas précis, sans faire de procès d'intention à quiconque,
chacun sent bien qu'une limite éthique capitale a été franchie. Cela montre bien
que dans ce domaine qui touche à l'intégrité de notre patrimoine génétique, on
ne peut laisser aux seuls scientifiques, ni aux forces économiques très
puissantes, le champ libre pour réaliser toutes les expériences possibles. Il
est donc indispensable d'exercer sur ce champ d'activité un contrôle
démocratique accru, par le biais d'un cadre législatif national et européen
adapté et réactualisé suffisamment souvent pour "coller" aux extraordinaires
progrès des sciences du vivant. Ce cadre, en tant que condition nécessaire mais
non suffisante, ne nous dispensera jamais d'une rigueur éthique professionnelle
et individuelle mais il pourra au moins éviter les dérives les plus graves en
fixant clairement les limites que notre société se donne dans la manipulation du
vivant.
© 2001 - René TRÉGOUËT, Sénateur du Rhône
VOIR EN LIGNE : tregouet.org
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