Une réalisation du génie humain —l’avion, vieux d’à peine un siècle- entre en collision avec une autre création du génie humain —le gratte-ciel- provoquant une tragédie qui pourrait à son tour entraîner d’autres tragédies, à l’autre bout de la planète. Qu’est-ce que cela nous apprend sur le "génie" humain ?
Cela nous apprend qu’à l’âge de l’atome, l’esprit de l’homme des cavernes est encore bien présent. Qu’entre le fanatisme d’un islamiste prêt à faire mourir des milliers de personnes, incluant lui-même, et le fanatisme de celui qui réclame la guerre sans s’être posé la moindre question sur les conséquences d’une guerre, il n’y a qu’une différence de degrés.
Que l’ignorance engendre la violence, on l’a souvent dit ; mais qu’elle engendre aussi et surtout, le fanatisme.
Certes, on l’a beaucoup écrit depuis la semaine dernière, c’est avant tout à un symbole que se sont attaqués ces terroristes. Un symbole de grandeur et de perfection, écrit, sans le moindre accent d’humilité, le columnist de droite George Will, dans le Washington Post : "les cibles des terroristes étaient les symboles non pas seulement de la puissance américaine, mais aussi de ses vertus... Les tours jumelles du World Trade Center sont, comme Manhattan elle-même, des expressions architecturales de la vigueur de la civilisation américaine." Un symbole d’une civilisation qui a tant fait souffrir, jugent plutôt, depuis l’Angleterre, les universitaires de gauche Ted Grant et Alan Woods : "il y a 10 ans, le Président George Bush père promettait un Nouvel Ordre Mondial. A présent, la réalité est revenue le frapper."
Les deux tours du World Trade Center étaient en effet, pour des millions d’opprimés, les symboles par excellence d’une civilisation, la civilisation occidentale, qui les a tellement fait souffrir, renchérit Noam Chomsky sur le fil de l’agence " alternative " A-Infos. Et c’est cette souffrance qu’il faut tenter de comprendre, si on veut espérer que la tragédie de New York ait servi à quelque chose. "Comment réagir ? Nous avons le choix. Nous pouvons exprimer notre horreur, elle est justifiée ; nous pouvons chercher à comprendre ce qui a pu engendrer ces crimes, ce qui implique de faire un effort pour se mettre dans la peau de ceux qui l'ont vraisemblablement commis... (Ecoutons) les mots de Robert Fisk (journaliste qui a longuement couvert le Moyen-Orient) : "Ceci n'est pas la guerre de la démocratie contre la terreur, comme le monde sera prié de le croire ces prochains jours. C'est aussi l'histoire de missiles américains explosant dans des maisons palestiniennes, et d'hélicoptères américains lançant des missiles contre une ambulance libanaise en 1996, et d'obus américains s'écrasant sur un village du nom de Qana, et l'histoire de milices Libanaises payées et habillées par l'allié de l'Amérique (Israël) frappant et violant et assassinant tout sur leur passage dans des camps de réfugiés"."
Sans avoir autant étoffé leur pensée, bien des Américains ont fait part de leur scepticisme face à une hypothétique guerre, autant dans les pages des lecteurs du Washington Post que sur le site du Centre des médias indépendants (Indymedia). Une attaque, s’entendent-ils pour dire, aussi justifiée soit-elle, ne fera qu’empirer les choses si elle est dirigée vers la mauvaise cible. Et elle a toutes les chances du monde de toucher les mauvaises cibles.
Et pourtant, ni à droite ni à gauche du spectre politique, on n’a souligné l’évidence : s’il y a une seule chance, toute petite, à long terme, à très long terme, de gagner cette "guerre" qui n’en n’est pas une, c’est par l’éducation. Tuez un terroriste, et il s’en lèvera dix qui voudront venger leur "martyr". En revanche, apprenez aux petits américains de Manhattan que les gens de ces lointains pays ont eux aussi le droit à une vie confortable et sans violence, ou aux petits Afghans que "l’Amérique" n’est pas peuplée que de monstres assoiffés de sang, qu’entre Islam et Chrétienté, il y a souvent bien plus de points communs que de différences, que de part et d’autre, il faut savoir faire un tri dans l’information qui nous bombarde... Développer les connaissances sur l’autre, mais aussi et surtout, développer l’esprit critique face à cette information, est un objectif un brin utopiste, mais le seul qui —l’Histoire l’a démontrée- permette un peu d’optimisme, à long terme.
Lorsqu’on fait la guerre, il est important d’être convaincu que "l’autre" est un monstre. Dès le moment où on se met à en savoir plus sur lui, mais surtout à réfléchir, à songer au fait qu’il est un être humain comme nous, qu’il a une famille, des enfants, qu’il aime les Big Mac ou les couchers de soleil, il devient très difficile de le tuer sans remords. Cet exercice d’introspection, comme l’écrit un lecteur du Centre des médias alternatifs de Québec, seules les sociétés "riches" ont, pour l’instant, les moyens de le faire, si leurs médias et leurs sytèmes d’éducation veulent bien s’en donner la peine. "Les pays pauvres seront capables un jour de faire le même exercice d'introspection, mais à condition que les pays riches donnent l'exemple de nations supposées évoluées et démocratiques. Et surtout à condition qu'on leur fournisse l'aide et l'instruction nécessaires pour sortir du joug de l'ignorance."
Pensons au savoir scientifique. On peut rêver, par exemple, à ce qui se passerait si les humains prenaient véritablement conscience de ce que signifient les percées phénoménales de la génétique dont ils n’ont généralement retenu, jusqu’ici, que quelques échos spectaculaires. S’il pouvait s’imprégner fermement dans la conscience collective le fait que nous partageons 97% de notre code génétique avec le chimpanzé, il deviendrait plus difficile d’imaginer qu’un autre être humain soit si différent de nous. Si les édifices élevés à la conquête des nuages devenaient perçus par la population comme des manifestations d’hubris choquantes à l’ère des famines, des guerres civiles et des épidémies qui ravagent un continent. S’il y avait davantage de groupes ayant acquis le savoir nécessaire pour lutter, juridiquement, contre les multinationales pharmaceutiques, afin de réduire le prix des médicaments, les pays les plus pauvres se retrouveraient soudain avec davantage de ressources à diriger vers leurs propres cerveaux.
Tout cela prend du temps. Beaucoup de temps. Cela commence peut-être par des leçons de géographie, comme dans cette classe de Dallas où on a soudain voulu en savoir plus sur l’Afghanistan. Ou par des cours d’histoire, pour rappeler que la guerre n’est pas l’entreprise glorieuse que les chefs d'Etat laissent croire. Ou par des rappels, comme l’a souvent fait la télé cette semaine, à l’effet qu’une ville bombardée, cela signifie des souffrances, en tous points semblables à celles qu’on a vu et revu à New York.
Pour éviter que "cela" ne se reproduise trop de fois.
Car il y a aura une prochaine fois. Même avec la meilleure éducation du monde, l’état d’esprit qui conduit au fanatisme ne sera pas éradiqué en une ou deux générations. Il y aura une prochaine fois, sinon plusieurs autres. A un moment donné, les terroristes auront-ils en leur possession une bombe nucléaire, comme dans le roman prophétique de Dominique Lapierre et Larry Collins, Le Cinquième cavalier ? Si cela devait se produire, il y aurait alors bien davantage que deux tours qui tomberaient, et les victimes ne se compteraient pas en milliers, mais peut-être en millions.
Pour citer Lapierre et Collins : "l’humanité pouvait s’offrir le luxe d’engendrer des tyrans à l’époque du sabre, pas au siècle de l’atome."
Pascal Lapointe
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